Nos sources :
Archives départementales : actes notariés, sac à procès, Prévôté d’Eysines
Archives municipales : matrices cadastrales, états nominatifs, listes électorales, élections municipales
Archives privées de la famille Salavert.
La propriété du 26 rue Aladin Miqueau est ce qui persiste actuellement d’un grand domaine dont nous avons reconstitué l’histoire depuis les premières années du XVIIIe siècle.
Sous l’Ancien Régime
Un bourdieu est une propriété agricole plus ou moins importante qui comprend un logement pour le maître, un logement de paysan, des bâtiments agricoles et des terres attenantes au bâti ou dispersées. Ces parcelles sont la propriété foncière d’un seigneur laïc ou religieux.
Le bourdieu « A Merle » dépend du seigneur de la maison noble de La Plane pour la plupart des parcelles. A la fin du XVIIe siècle, le propriétaire est François aîné Clément. Vers 1709, François jeune Clément épouse Françoise Cazalet, sans doute parente de la famille qui possède alors la maison noble de Lescalle située tout près. Françoise Cazalet décède en août 1727 et François Clément en 1729. Ils n’ont pas d’enfants… Les procès vont se succéder dans la famille autour de la succession de ce bourdieu. Ce bien assez considérable est sans doute d’un bon rapport !
Dès 1727, Jean Cazalet, bourgeois de Pujols en Bazadais, réclame à son gendre François Clément la dot de sa fille qui vient de décéder. En 1729, de son côté la famille Clément manifeste son intérêt pour ce bien. Jean Clément marié à Anne Plombard a trois enfants : François, Jeanne et Romain. Jeanne se marie avec Pierre Duthil bourgeois et marchand de Bordeaux. Il est nommé curateur et tuteur des petits enfants Clément. En décembre 1731, il demande à la Prévôté de mettre en bail au plus offrant « les biens d’Eysines » la maison est décrite sommairement ainsi : « Maison de trois chambres, un vestibule, grenier et petite cave, chai, cuvier avec six cuves, deux pressoirs, bastes, comportes, barriques à breuvage, logement du paysan, écurie, parc à bœufs, second parc, deux appentis, grande cour avec puits. Le terrain est limité au Nord par un chemin, à l’est par le chemin de Négeu. » En 1732 un état des lieux est fait lors de la mise aux enchères du bail « dans la maison appartenant aux enfants mineurs dudit feu Clément appelée à Merle…Maison et autres bâtiments autour d’une grande cour le tout en bon état (murs, toits, poutres et portes), jardin dépendant de la maison dans lequel on descend par un perron à six marches ; deux murs qui servent d’appui audit perron sont dégarnis et ont besoin d’être regarnis de mortier… étant descendus au bout du jardin confrontant au nord à une terre labourable dépendant du susdit bien …». Une liste des autres terres est alors dressée : terre complantée en vigne au Prat, terre au Vignan, pré au « barrail du Vigneau », vignes de 16 règes à « les Gleyses », vigne à « l’araire » Les Gleyses , autre vigne à l’araire de dix règes, vigne à « la croix de la mission » de trois journaux, nombreuses pièces de vignes donnant chez le sieur Arrouch, grande pièce de vigne à bras « de la Saumante » dix-neuf grandes courrèges, le barrail au Sesca, à Bernède, vigne du portail et très nombreuses petites parcelles…
Finalement en 1736 lors d’une licitation entre frères et sœurs, c’est Thérèse Cazalet, épouse de François Gabriel Marcillac procureur au Parlement de Guienne qui fait l’offre la plus importante et qui devient propriétaire de ce bien de campagne. Lorsque les deux époux décèdent sans enfant, ce sont des cousins qui héritent et vendent le 26 février 1768 à demoiselle Luce Préau épouse de Jean Sabourin habitant « la grande Rivière », paroisse Sainte Noze, dépendance du Cap François à l’île de Saint Domingue. Lors de la prise de possession les biens décrits sont les mêmes, dépendant toujours pour la plupart de la maison noble de La Plane : « …ladite maison composée de plusieurs chambres, chay, cuvier, logement du paysan, grange, écurie, cour où il y a un puits, jardin où il y a une fontaine, verger, petit bosquet, allée de charme, le tout en un tenant confrontant au levant, midi et nord à des chemins et au couchant à Arrouch… ». Cependant les bâtiments ne sont pas en bon état « …le mur du logement de maître du côté du jardin est lézardé en plusieurs endroits, se jette en dehors et est séparé des autres murs de distribution de l’intérieur, lesquels sont pareillement lézardés en plusieurs endroits notamment au-dessus des portes dont les clefs sont prêtes à chuter si on ne les répare pas promptement, que la couverture de la maison ainsi que celle des chais, cuvier et autres bâtiments ont besoin d’être resuivies afin de réparer les gouttières qui se sont formées et qui pourrissent les lambris… ». Quant aux vignes, aubarèdes et prairies ce n’est pas mieux : « …que les vignes sont fort dégarnies de pieds y ayant plusieurs plaies et très mal échalassées, paraissent même avoir été extrêmement négligées dans la culture à la bêche et qu’il est nécessaire de les réparer promptement pour éviter la ruine totale. Les aubarèdes et prairies sont presque entièrement dégarnies d’arbres et les prairies presque remplies de joncs et autres mauvaises herbes. Les fossés entièrement comblés… ». Par contre l’inventaire du mobilier fait état de nombreux meubles en cerisier, de miroirs, plusieurs tables, fauteuils, chaises, lits complets le tout en bon état, de la vaisselle et une cuisine elle aussi bien garnie donnant l’idée que la maison abritait souvent son propriétaire et des invités. La liste des vaisseaux vinaires nombreux et de grandes dimensions, les stocks de vin laissent supposer que le bourdieu est d’un bon rapport financier, grâce à sa production viticole.
Le 29 juillet 1778, Jean Sabourin négociant et sa sœur Anne Sabourin, les enfants de Luce Préau et Jean Sabourin vendent à Jacques Salenave négociant à Bordeaux. La propriété décrite est toujours la même et le bâti n’est toujours pas en bon état, la vigne « du portail » est extrêmement dégarnie… Les seigneurs fonciers de toutes les parcelles sont tous nommés : M. Duvergier seigneur de Pied Sec, le sieur Duret de Laplane et le sieur Bodin de Saint Laurent seigneur de Bois Salut.
Le XIXe siècle et le début du XXe siècle
Les actes notariés concernant les ventes n’ont pas été trouvés, les dates données sont donc approximatives, en général avec deux années de retard sur la date d’achat des biens concernés.
En 1818, M. Salenave est toujours propriétaire. La liste des parcelles ne comporte pas les mêmes noms de lieux mais cela pourrait correspondre au domaine sous l’ancien Régime.
En 1820, M. Larodé habitant Bordeaux est le nouveau propriétaire et habite le domaine avec son épouse, un fils et trois filles, d’après l’état nominatif de cette même année. Entre 1824 et 1826 il est trésorier de la Fabrique.
En 1838, des plans sont dressés pour transformer une partie de la propriété Labat en dépôt de remonte. Un dépôt de remonte est un établissement destiné à fournir des chevaux aux unités militaires et à développer des centres d'élevage en fonction des différents types et qualités particulières à chaque race chevaline. Le 25 mai 1818, un dépôt de remonte expérimental a été créé à Caen puis un second à Clermont-Ferrand. Le Corps de remonte est créé le 11 avril 1831.Le 18 août 1838, une délibération fait part d’un projet de dépôt de remonte à Bordeaux ou à Eysines et le conseil municipal composé du maire M. Jeantet et des conseillers municipaux MM. Farinel, Ponson, Béchade, Forton, Laloubeyre, Curat, Maurin, Miqueau, Argillos, Lalumière, Bouet aîné, ne voit que des avantages à son établissement à Eysines : « … la commune d’Eysines a été la première à demander l’établissement du dépôt de remonte dans sa localité et qu’en le lui accordant, l’intérêt de l’Etat , l’intérêt de l‘agriculture et l’intérêt particulier se trouvaient par une concordance assez rare parfaitement d’accord, en cette occurrence. Le conseil adoptant à l’unanimité la proposition de Monsieur le Maire, croit devoir corroborer l’exposé des motifs ci-dessus et faire remarquer tous les avantages qui en résulteront pour l’Etat, de l’établissement du dépôt de remonte à Eysines… ». Puis suit l’énumération des charrettes de paille et foin, des hectolitres d’avoine, des barriques de vins, et du nombre de charrettes de fumier qu’il pourrait en résulter. Et la délibération se conclut ainsi « … Qu’il est juste d’ajouter à cela une infinité d’autres objets de première nécessité que l’on se procurera bien plus économiquement en campagne qu’en ville…Qu’à tous ces avantages il fallait y ajouter l’économie qu’il y aurait du prix du loyer de l’établissement que sur le rapport des approvisionnements soit en foin, avoine et paille…que sur le rapport de l’état sanitaire, l’air salubre que l’on respire à Eysines ne laisse rien à désirer ; qu’il en est de même de l’abondance et la bonté des eaux , et qu’enfin pour le rapport des bonnes mœurs il y a toujours un grand avantage à agglomérer une masse d’homme dans une petite localité que dans une grande ville où les mœurs sont toujours plus relâchées. » Mais le dépôt de remonte est établi à Mérignac…
En 1844, M. Labat est propriétaire de 19 hectares 35 ares 87 centiares après l’acquisition d’un grand nombre de nouvelles terres surtout au Marais. La maison est agrandie avec une porte cochère et quatorze fenêtres.
En 1847, les deux grandes parcelles du Bourg allant jusqu’au Vignan (la friche de 523 ares située face au bâti et vers le nord et le pacage de 385 ares au nord du bâti) sont morcelées et de nombreux nouveaux propriétaires s’y installent. M. Labat ne garde que le cinquième de la friche et le dixième du pacage. Puis entre 1864 et 1867 les parcelles du marais sont elles aussi vendues.
Enfin, les héritiers de M. Labat cèdent vers 1884 aux frères Aladin et Aimé Miqueau en indivis des parcelles d’une surface de 150 ares environ. Mais vers 1893, Aladin Miqueau en est seul propriétaire. Il avait d’autre part acquis de nombreuses terres agricoles dès 1877.
Sur le cadastre de 1844 (archives départementales) les parcelles d’Aladin Miqueau au Bourg, en 1893.
Aladin Miqueau est maire d’Eysines de 1888 à 1919. Il est né le 15 novembre 1843 à Eysines, fils de Etienne Miqueau jardinier et de Françoise Bos, qui vivent au May du Merle. Il se marie le 12 octobre 1869 à Suzanne Meynard, eysinaise elle aussi. Aladin Miqueau est alors cultivateur. Leur fille Marie naît le 1er novembre 1871. L’épouse d’Aladin décède le 13 décembre 1879. Il restera veuf. Sa fille Marie épouse le 11 septembre 1893 Jean Baptiste Lahary originaire des Landes, chef de bureau à la direction des chemins de fer du midi, il demeure à Bordeaux. Suzanne Lahary, naît le 12 juillet 1895. Elle épouse Jean Salavert le jeudi 16 mai 1918, cérémonie célébrée par son grand-père Aladin Miqueau.
Aladin Miqueau décède dans la nuit du 3 décembre 1922, dans sa maison du May du Merle, il a 79 ans.
En 1924, Jean Lahary gendre d’Aladin Miqueau est le nouveau propriétaire de cette maison et maire d’Eysines de 1925 à 1935. Puis la famille Salavert lui succède, avant la vente de la propriété dans les années 1980-1990.
Conclusion
Du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle, ce bourdieu aux surfaces agricoles relativement conséquentes a évolué en jolie propriété « bourgeoise ». Les terres attenantes au nord vers le Vignan ont permis lors de leur vente la construction de maisons le long de la rue du May du Merle. De la même manière, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, sur les anciennes grandes parcelles agricoles de nouvelles constructions s’élèvent pour loger les nombreux jardiniers et les artisans liés à l’activité maraîchère qui devient dominante à Eysines.
Marie-Hélène Guillemet et Elisabeth Roux
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