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LA SANGSUE N'A PAS FINI DE LIVRER SES SECRETS

Connaissez-vous « l’hirudo médicinalis » ?

Plus connues sous le nom de « sangsues », ces vers ne seraient-ils que des vampires avides de notre hémoglobine ? Non, les sangsues ne se bornent pas à sucer le sang. Voila un peu de l’histoire des habitantes de nos marais:

La sangsue médicale utilisée en médecine pour saigner les malades :

Il n’est pas de moyen dont on ait plus usé et abusé que les sangsues. Il n’est guère de maladie où elles n’aient été employées. On peut dire que leur usage fut universel. La pratique régulière des saignées fut introduite par Hippocrate (460 – 370 avant J.C.). La sangsue est utilisée depuis la plus haute Antiquité à des fins thérapeutiques. Dans le Moyen Age on conseillait déjà leur usage dans le traitement des phlébites et des hémorroïdes. En 1809, Vitet, auteur du traité de la sangsue, déclara : « Les avantages de la sangsue sur l’homme sont si grandes qu’il importe à tout médecin de les connaître .» L’influence de Broussais (1772-1838), chirurgien de l’armée napoléonienne, a été décisive pour la sangsue et pour son commerce. La France devint à son époque la plus grande consommatrice de sangsues. La quantité d’annélides utilisés entre les années 1830 et 40 aurait été d’environ 60 millions par an..

La sangsue médicinale de nos marais :

Sorte de ver, carnivore dans sa jeunesse et avide du sang des mammifères à l’âge adulte, vivant dans l’eau douce, de très grande taille (7 à 9 cm), l’hirudo medicinalis possède un corps bleuté, rayé longitudinalement de rouge et de noir. La sangsue médicinale, originaire de nos contrées, a toujours été l’espèce la plus recherchée. Elle possède une ventouse à chaque extrémité. Elle absorbe le sang après avoir pratiqué une incision dans la peau de sa proie, grâce à trois machoires acérées entourant sa bouche. Le sang est rendu incoagulable par l’hirudine qu’elle secrète. Elle conserve ce sang dans un tube digestif dilatable. Il peut contenir 55 grammes de sang. Une fois repue, la sangsue relâche sa proie. Il lui faut plusieurs mois pour digérer. Pour se reproduire : les sangsues pondent des cocons, déposés hors de l’eau, chaque cocon donne naissance à une quinzaine de bébés pas tous viables. L’espérance de vie d’une sangsue est d’une dizaine d’années.

Lieux de vie des sangsues : (nous allons nous limiter aux marais de Blanquefort)

Les marais sont situés sur la rive gauche de la Garonne, entretenus en eau par ce fleuve, à chaque marée. Ces marais sont bornés d’un côté par la zone si fertile formée par les alluvions que le fleuve dépose sur les rives en les élevant que l’on nomme «palus» et par les coteaux et plateaux des landes de l’autre. Ces terrains marécageux d’une immense étendue commencent aux portes de Bordeaux. Ils servaient de protection à la ville Burdigala contre les incursions maritimes. Ces marais étaient en voie d’assèchement.

La pêche sauvage dans les marais : (de Bruges, Blanquefort, Parempuyre)

C’est dans ces terrains marécageux que vivent et prospèrent les sangsues jusque dans les années 1830. Les sangsues que ces marais renferment et que nous appelons « verte payses » y sont indigènes, de très bonne qualité, mais toujours trop grasses, c'est-à-dire que leur digestion n'est jamais complète.

Au XIXème siècle, la collecte des sangsues faisait partie du folklore de notre région marécageuse. Elle représentait une activité très lucrative, car la demande était très importante.

La pêche à l’état sauvage était effectuée essentiellement au printemps voire à l’automne, car en saison d’hiver et l’été les sangsues, pour se protéger du froid ou du chaud, se terraient plus profondément dans les vases des marais. Leur capture était des plus simples : A l’époque, quelques femmes ramassaient des sangsues dans les marais pour les vendre aux pharmaciens, on les surnommait "les bas rouges" car elles avaient le bas des jambes marqué par de petites morsures. Les sangsues injectent une substance anesthésiante qui rend la morsure indolore. Elles entraient dans le marais jambes nues et, au moindre picotement, saisissaient ces précieux vers de couleur vert foncé, avant qu'ils ne s'accrochent. Les hommes armés d’un bâton, pour faire remonter les sangsues cachées dans la vase, marchaient dans les jalles, esteys, fossés, mares, les jambes découvertes jusqu’au haut des cuisses. Après quelques allers-retours, ils en ressortaient avec des dizaines de sangsues accrochées à la peau. Ils appliquaient alors du sel sur les sangsues afin qu’elles lâchent prise. Un homme pouvait en récolter jusqu’aux environs de 1500 par jour.

Ce commerce, à l’époque non réglementé, très lucratif, a favorisé aussi le développement de multiples fraudes: sangsues gorgées de sang pour accroître leur poids, vente de sangsues impropres à l’usage ou de qualité moindre. Le comité d’hygiène et de salubrité dut réagir: La loi du 1er janvier 1857 sur les sangsues interdit plus de 15 % de leur poids en sang. Avec l’assèchement des marais, l’exploitation irraisonnée et abusive de cette pêche, la sangsue se fit tellement rare que son prix devint inabordable pour les classes ouvrières qui ne purent plus en faire usage pour se soigner. La consommation en France est tellement importante qu’on les fait venir de l’étranger : Turquie, Espagne…

Les sangsues valaient 12 à 15 francs le mille en 1806 et presque 200 francs en 1821. Comme exemple, la consommation nationale est de dix à trente millions par an. Les hôpitaux parisiens en utilisaient plus d’un million par an. Le conseil d’hygiène publique et de salubrité de la Gironde a eu la double préoccupation de ne pas compromettre la salubrité et de protéger une industrie pouvant rendre de nombreux services. Aussi des problèmes sanitaires sont apparus, liés à la remise en eau des zones marécageuses et au pacage de nombreux animaux malades. Après la grande épidémie de choléra de 1832 et l’avènement de l’asepsie avec Pasteur, les médecins ont rejeté peu à peu l’usage de la sangsue, considérée comme vecteur de germes. La pêche à l’état sauvage entama son déclin pour laisser place à l’élevage.

Cette industrie ne fut pas bien accueillie. Ce n’est pas sans effroi que le conseil d’hygiène et tous les ingénieurs et hommes éclairés voyaient « cet envahissement rapide et presque subit des abords d’une grande cité (Bordeaux), par une suite de marais surgissant de nouveau dans des lieux que nos pères s’étaient efforcés de dessécher et de livrer à la culture. » Commencèrent à cette époque des oppositions contre ces éleveurs qui préparaient dans l’avenir la réapparition du choléra ou de toutes autres épidémies.

En 1844, le marais est en effervescence, des divergences voient le jour et apportent la discorde entre propriétaires, élus, syndicats, Préfet… La création de l’association syndicale des Padouens n’est pas tout à fait fortuite. Dès lors vont s’affronter et apporter la discorde : les partisans de l’élevage des sangsues, les partisans du colmatage et ceux qui veulent garder le marais pour des ressources traditionnelles. Le Préfet de la Gironde, devant le nombre grandissant des lettres de réclamation contradictoires, propose un déplacement le 24 octobre 1851 avec les maires, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, les syndicats et des propriétaires, à l’écluse de Bécassin. Mais l’arrêté du Préfet (de ne pas ouvrir les écluses pendant le flot) ne fait pas l’unanimité. Les propriétaires des padouens se pourvoient contre lui devant le Ministre des Travaux Publics. Puis c’est au tour du directeur du syndicat du marais de déposer une réclamation. Le Préfet demande l’ouverture d’un registre de doléances au mois de mai, en Mairie de Blanquefort. Suite à cette enquête au mois de juillet, tout ce petit monde se retrouve à l’écluse de Bécassin.

Les arrêtés, procès-verbaux, pétitions…n’empêchent pas l’élevage de sangsues de continuer son essor dans les marais. Cette activité rentable va inciter encore plus de propriétaires du marais à se tourner vers l’élevage des vers au détriment du bétail et de la culture fourragère. Des propriétaires de parcelles déjà asséchées vont jusqu’à les inonder de nouveau pour élever les « dames noires ». En l’espace de quelques années, cette industrie va donner une plus grande valeur au sol. En effet, des marais qui étaient loués 200 francs, en valent quelques années plus tard 600 et même 700 francs de location à l’hectare.

Organisation d’élevage de sangsues dans les marais de Blanquefort (d’après les conseils de Louis Vayson dans le guide des éleveurs de sangsues, Bordeaux 1854) :

Le choix du terrain: quatre ou cinq hectares au plus d’un terrain bien disposé paraissent suffisant pour une grande exploitation. Choisir les marais naturels dont le sol est formé de tourbe à une grande profondeur La tourbe, cet amas de racines pourries superposées les unes sur les autres par l’action des siècles, convient merveilleusement à toutes les races de sangsues et leur permet de s’y enfouir, lorsqu’il fait trop chaud ou trop froid. Le terrain que l’on veut peupler, doit pouvoir être inondé constamment et à volonté, à une hauteur de 15 à 35 centimètres. On devra le diviser en plusieurs bassins, le plus vaste sera affecté à la nourriture et à la ponte. Les autres à l’abstinence la plus sévère et à la purification. L’éleveur élèvera des digues de ceinture de 75 à 80 centimètres de haut afin de retenir l’eau et créera dans son intérieur une grande quantité d’îlots de forme et de grandeur différentes mais toujours dépassant le niveau de l’eau le plus élevé, et couvrir au moins le tiers de la superficie des bassins. Ils sont destinés à servir de retraite aux sangsues qui cherchent à faire leurs cocons. Les bassins de purification de 200 m de long sur 100 m de large, c’est là que sont soumises les sangsues à un jeûne d’une année, au moins avant de les livrer à la consommation. En août, septembre et octobre, les jours de fortes marées, on laisse entrer l’eau dans ces enclos.

Les premiers essais de « l’élève » des sangsues dans nos marais

Les premiers essais de l’élevage des sangsues ont souvent été désastreux. Mortalité des sangsues par gorgement artificiel avec du sang acheté à la boucherie ou aux abattoirs et fort souvent altéré. D’autres éleveurs, par esprit d’économie ou par ignorance, livraient aux sangsues des cadavres de bœufs repoussés par la boucherie. Cette nourriture corrompue, puisée par les annélides, n’aboutissait qu’à des résultats négatifs. D’autres oubliaient, en construisant les bassins, que les sangsues sont plus terrestres qu’aquatiques, qu’elles sont même tout à fait terrestres à l’époque de la ponte. Beaucoup d’éleveurs ignoraient que la providence a donné aux sangsues médicinales l’instinct et le besoin du sang, mais d’un sang chaud, puisé dans les veines d’un animal vertébré, plein de vie, et non d’un sang provenant d’un animal abattu, car on sait que le contact de l’air en dénature aussitôt la constitution.

Un trafic de sangsues trouva vite le jour. Quelques éleveurs, achetaient à des familles de maraudeurs des sangsues volées pour repeupler à moindre frais leurs élevages.

Vu les mauvais résultats et après des études sur ces vers, M. Vayson édite le premier juillet 1854 à Bordeaux le guide pratique des éleveurs de sangsues, réservé aux agriculteurs ou industriels qui voudront se livrer à l’élève des sangsues. Une révolution dans l’élevage des sangsues va se produire dans une famille des marais de Blanquefort.

M.M. Bechade et des fermiers girondins, dès 1845, avaient lancé à Bordeaux une activité d'élevage dans les marais naturels de Blanquefort et de vente de sangsues (137, rue Ste Catherine). Après qu’ils eurent résolu le problème majeur: l’alimentation de leur élevage d’annélides, la sangsue est devenue un marché florissant.

Par une circonstance fort heureuse, à la même époque, une grande administration de voitures publiques louait une partie des marais pour y parquer ses chevaux malades ou fatigués. Après quelques années, l’administration des voitures cessa d’envoyer ses chevaux dans ce pacage car ils ne s’y rétablissaient pas. Presque aussitôt les sangsues disparurent totalement au grand étonnement de ces pêcheurs qui furent quelques temps sans pouvoir découvrir la cause d’une disparition aussi étrange.

Ce fut alors que l’un des chefs de cette famille Bechade, se rappelant l’observation qu’il avait souvent faite qu’une multitude de sangsues de toutes grosseurs était sans cesse suspendue aux jambes des chevaux, il comprit que l’absence de ceux-là devait être la cause de la fuite des autres. Pour s’en convaincre, il acheta quelques vieux chevaux qu’il fit circuler en tous sens dans un coin du marais. Effectivement, quelques temps après des sangsues étaient revenues, rappelées par le bruit et l’ébranlement du sol causés par les chevaux.

Alors, il repeupla son marais de vieux chevaux, ânes, mulets. Au bruit que ces animaux faisaient dans l’eau à l’ébranlement du sol, les sangsues comprenaient qu’une proie vivante avait pénétré dans leur domaine. Elles sortaient aussitôt de leurs retraites et on les voyait accourir à la curée, se précipiter sur les jambes de leurs victimes, s’y attacher, s’y gorger, grosse et petite, se succéder sans interruption tout le temps qu’on les laisse livrées à leur avidité sanguinaire.

Voilà comment l’esprit d’observation de ce simple pêcheur lui fit découvrir le mystère ignoré de la croissance des sangsues et qu’il pût fonder une grande exploitation, qui a fait la fortune de cette famille.

Article de l’époque : « Grâce aux travaux persévérants de quelques intelligents éleveurs, tels que MM. Bechade, Wilma, Devès, Franceschi etc., cette industrie est en bonne voie. Dans les communes où l'hirudiculture est pratiquée depuis plusieurs années, on remarque en effet une amélioration bien sensible dans la fortune de tous les habitants. Le salaire des ouvriers des deux sexes a presque doublé et ils sont constamment occupés, les uns à la garde des bassins et des chevaux, les autres à la pêche ou aux travaux d'assainissement et d'entretien, qui sont incessants dans ce genre d'exploitation.

Nous citerons l'exemple du créateur de l’hirudiculture dans les marais de Bordeaux, M. Bechade, qui, de petit cultivateur qu'il était, est devenu millionnaire en transformant de maigres marais, où il ne récoltait que de mauvais joncs, à peine de quoi payer ses 300 francs de loyer, en de magnifiques marais, qu'il loue aujourd'hui à son même propriétaire, M. Pichon, au prix de 25 000 francs ! »

En 1845, les frères Bechade créaient leur premier élevage dans les marais de Blanquefort. En 1901, plusieurs éleveurs, dont MM. Ricard, Deves, Bechade, s’implantent à Audenge. En 1960, l’affaire est rachetée par la famille Desbarax et baptisée Ricarimpex. Son laboratoire se trouve sur la commune d’Eysines. La société a été reprise en 1993 par Brigitte Latrille, ancienne championne olympique d’escrime. Elle élève et commercialise les sangsues depuis 17 ans, elle a aussi fondé la société cosmétique, Biorica, dont les produits actifs proviennent tous de l'extraordinaire salive de sangsue, riche d'une vingtaine d'enzymes aux vertus anticoagulantes, anti-inflammatoires, anesthésiantes ou encore immuno-modulatrices. Ce laboratoire suit aussi de près les travaux du professeur russe Michel Salzet. Ce dernier étudie les neurones des sangsues: « Lorsqu’on coupe un neurone, celui-ci a en effet la faculté de se régénérer, une propriété qui ouvre des perspectives dans le domaine de la recherche.«

La sangsue n’a pas fini de livrer ses secrets.

Paulette Laguerre

Sources :

De la contribution du règne animal à la thérapeutique humaine par Colette Keller, Didier 2005.

Ricarimpex, seule entreprise française spécialisée dans l'élevage et la commercialisation de sangsues médicinales (Hirudo medicinalis), 245 Avenue de Saint Médard, 33320 Eysines.

Dictionnaire pharmaceutique - Pharmacologie et chimie des médicaments - Editions EMInter - Editions Tec & Sud-Ouest 2005.

Yves Landry, Professeur de pharmacologie: Histoire et art pharmaceutique, Ordre des pharmaciens.

Les thérapies par les sangsues, thèse du docteur en pharmacie Marie Luce Jardin, 1979.

Le Marais de Blanquefort – André Guillocheau, Publications du GAHBLE 1993.

Et sites internet

Photo de la Cabane :de M Pierre Perey

Cabane à Sangsues, intersection route de Blanquefort & chemin de Langlet

Cabane à Sangsues, intersection route de Blanquefort & chemin de Langlet

Tag(s) : #vie économique

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